Ecritures I
Présentation de contes
dont la ‘conteure’ est ‘l’auteure’
écrits au fil des saisons et de son humeur
I. Les contes de la panthère Rosalie
HIVER
Rosalie la panthère et Ouistiti son comparse
Brrrr… fait froid ! Il neige sur les Monts d’Arrée.
Rosalie me regarde depuis l’église et elle a la goutte au nez.
Quand elle croit que je ne lui prête pas attention,
elle se raconte des histoires, avec son voisin et comparse Ouistiti.
Voici la dernière que j’ai entendue :
Drôle de nom !
Il y a très, très, très longtemps, au temps où les hommes et le Petit Peuple se parlaient et où les poules avaient des dents, c’est dire s’il y a longtemps , cette aventure est arrivée. Depuis, les dents des poules sont tombées, mais l’histoire est restée et je vais vous la conter.
Vaillamment, un Korrigan marche dans la neige. Il a froid, la goutte au nez et grande envie d’arriver à la mare d’eau chaude où il aime se baigner à cette saison. Vêtu d’une tunique de peau de lapin, chaussé de poulaines, la tête enturbannée dans une fourrure d’hermine, le minuscule Kornikan avance à pas lents, enfonçant dans la poudreuse jusqu’au menton.
Las ! Le voici enfin arrivé. Rapidement, il ôte ses habits et les suspend aux branches d’un arbuste toujours vert, aux feuilles luisantes, vernissées et piquantes, aux fruits rouges. Prudemment, il regarde alentour s’il n’a pas été suivi. Car notre ami n’est point plus prêteur que Dame Fourmi et ne veut surtout pas partager sa bonne fortune avec sa tribu. Doucement et tout nu, il se glisse dans l’eau chaude et nage avec délice.
Cachés derrière le tronc d’un sapin, deux Kornikaned, qui l’ont suivi à son insu, rient malicieusement. Ils ont enfin découvert le lieu secret que leur cousin avait refusé de leur montrer ! Avant de retourner vers leur tribu pour annoncer la nouvelle, ils prennent soin de cacher les vêtements du cachottier, puis se tapissent à nouveau derrière le sapin et attendent.
Quelques minutes plus tard, le nageur sort de l’eau et s’ébroue, puis tend la main pour prendre ses vêtements…rien ! Très pudique, il arrache des branches à l’arbuste et les plaque devant lui pour cacher sa nudité : « HOOOOOOUX »…hurle-t-il à qui veut l’entendre ! L’écho de rires perlés s’éloigne dans la forêt et notre ami ronchonne en cherchant ses vêtements dans le jour finissant.
On dit que, depuis de temps là, l’arbuste vert aux boules rouges s’appelle le HOUX et que le Korrigan cachottier porte le nom de KORTAGNOUS, le Korrigan grincheux.
La vérité, quand elle a beaucoup vieilli, prend les couleurs de la légende. Le mensonge tout frais du jour sera peut-être la vérité de demain. C’est pourquoi, je vous le demande, n’allez pas vous soucier de ce qu’il y a de vrai ou de faux dans cette histoire.
PRINTEMPS
Le printemps a pointé le bout du nez
Ceux de Rosalie et Ouistiti sont mouillés
Car bien arrosés par les giboulées
Voici la dernière histoire qu’ils se sont racontée
par l’arc en ciel encadrés
LA LOUVE D’ARGENT
Ecoutez avec vos deux yeux,
Regardez avec vos deux oreilles,
Entendez conter des merveilles.
L’histoire que je vais vous conter se déroule à l’époque lointaine où le Duc de Bretagne venait avec ses pairs chasser à courre en la forêt de Toulfoën, aux limites de la Cornouaille. Il y avait un jeune gentilhomme, futur héritier du Domaine de Ker Regnault, ainsi qu’on le nommait à l’époque. Le jeune homme était un fin veneur et à ce titre invité à chasser sur les terres du Sieur de Carnoët à son gré. Un jour d’automne, il se mît en route, montant son meilleur cheval de chasse et accompagné de son chien préféré. Il parcourut vivement les lieux qui le séparaient du domaine de son hôte. Lorsqu’il y fut rendu, le jour commençait à tomber, de gros nuages assombrissaient l’horizon. Ses hôtes étant absents, il alla trouver le maître piqueux, se fit remettre une arbalète et, muni de son coutelas et suivi de son chien, s’enfonça sous le couvert pour y tenter sa chance.
Il suivait la rive de la rivière Laïta, encourageant son chien par gestes, marchant sans faire de bruit, dans l’intention de surprendre quelque daguet ou brocard au sortir de sa reposée. Le grand vent fouettait les arbres qui pliaient, trois corbeaux tourbillonnaient dans les rafales en croassant lugubrement. Une demi-heure à peine après son départ, il revint au château, pour y trouver son hôte, arrivé lui aussi, qui l’accueillit cordialement, quoique surpris d’un si prompt retour.
- « Alors ami, la nuit vous a fait revenir? » lui demanda-t-il.
- « Que nenni, pas la nuit. C’est que ma chasse est faite! «
Et, l’oeil brillant d’excitation, d’une voix vibrante, il narra son aventure.
Il a conté que, longeant un épais taillis en bordure de rivière, son chien se mit à gronder, le poil tout hérissé. Soudain, il vit apparaître une louve au poil si blanc et si brillant qu’il en était d’argent, aux yeux de feu étincelants. Saisi par cette apparition, il tira un carreau d’arbalète au jugé et manqua sa cible. La louve, déchaînée, se jeta sur lui en le visant à gorge. Il n’eût que le temps de dégainer son coutelas et d’en asséner un coup d’une force décuplée par la peur, qui trancha net la patte antérieure de la bête. La louve blessée s’est sauvée sous la ramée, dans l’ombre et les taillis, où elle disparut.
- » Elle boitait bas et n’a pu aller bien loin. Demain, dès que le jour pointera je mettrai mon chien sur sa trace et la retrouverai. En attendant, voici sa patte. »
Il tira de son pourpoint ce qu’il croyait être une patte de louve…Et c’était une main de femme, à l’annulaire orné d’une somptueuse bague d’émeraude.
Le seigneur regarda la main et son visage perdit toute couleur de vie.
- « Ami, voyez-vous, cette bague est celle de ma femme…aussi vrai que je suis devant vous. »
Ils se précipitèrent tous deux dans la salle seigneuriale. La dame s’y tenait au coin du feu, serrée dans sa mante.
- » Dame, Dame, bâillez moi une réponse: pourquoi êtes vous si pâle? »
- » Le vent du soir m’aura saisie…mais que me voulez-vous? Nous autres femmes sommes malades quand il nous plaît. »
- » Ma mie, sur votre vie, répondez-moi: pourquoi ce bras le tenez-vous caché enveloppé de votre mante et vois-je là du sang, à la lueur des flammes? »
- » Je me suis déchiré le poignet à un clou. Ne regardez pas tant ce sang, ou il vous jettera un sort. »
Mais le seigneur a arraché la mante, ils ont vu que la dame avait le poignet tranché…alors il voulut prendre au jeune homme son coutelas encore rouge de sang et sur le champ faire justice. L’ami pût jeter le coutelas par la croisée ouverte et persuader le seigneur de livrer la dame aux juges de la cité.
Onc ne revit la dame en ces lieux. Mais parfois, à la tombée de la nuit, s’élève un long hurlement, et le seigneur contemple tristement la magnifique émeraude ornant le chaton de la bague de son épouse. L’on dit pareillement que les soirs de pleine lune, il disparaît et moult personnes assurent avoir vu un couple de loups d’argent galoper sous la futaie…
Si vous voulez vous croirez,
si vous voulez vous ne croirez pas,
voilà ce que j’avais à vous dire.
(A suivre… )







